Homo-Cursor: l’Homme qui court

L'histoire de la course à pied

Mars 2021

Otto Von Bismarck aimait à penser que celui qui ne sait pas d’où il vient, ne peut savoir où il va.

Nous étions des grands singes perchés dans les arbres, et désormais, nous régnons sur le Monde. Pendant des millions d’années, nos ancêtres primates ont dû lutter pour survivre et ce au prix de nombreux sacrifices. Sommes-nous simplement devenus plus ingénieux que les autres espèces qui nous entourent? Oui. Mais pas seulement. Avant de commencer à penser, nous avons connu un changement bien plus radical: nous nous sommes mis à courir sur nos deux jambes et c’est probablement l’exploit le plus retentissant de notre Histoire. L’anthropologie moderne considère aujourd’hui que c’est grâce à la course à pied que l’Homme est devenu ce qu’il est.

Pour vous, comme pour moi, courir peut sembler d’une facilité déconcertante. Mais détrompez-vous, c’est une aptitude bien plus surprenante qu’elle n’y paraît. Il y a 10 millions d’années, nos ancêtres ardipithèques vivaient cachés dans la canopée, à l’abri des prédateurs terrestres. 1 million d’années plus tard, la période glaciaire décima la forêt tropicale pour laisser place à une vaste étendue désertique et la lignée de nos ancêtres s’est éteinte. Seuls certains hominidés ont réussi à s’adapter à la vie terrestre. Malgré l’hostilité de la vie et leur grande vulnérabilité, leur anatomie a été le témoin privilégié d’une succession d’adaptations morphologiques favorisant la marche, et surtout, la course. Au fil de centaines de générations, leurs têtes et leurs colonnes vertébrales se sont alignées, leurs épaules sont devenues moins larges et leurs bras plus courts. Leurs jambes se sont allongées, leurs genoux se sont repositionnés sous le centre de gravité pour garantir un stabilité locomotrice optimale, et leurs articulations se sont renforcées pour supporter le poids du corps de manière plus efficace. La nature venait de créer un nouvel être, unique en son genre: un singe bipède se tenant fièrement debout.

Le passage à la bipédie nous a contraint à repenser le monde qui nous entoure. Le développement d’un nouveau mode de vie basé sur la chasse et la cueillette a permis à nos ancêtres d’avoir accès à plus d’énergie, nous permettant de mieux développer notre cerveau. Nous avons appris au fil du temps à utiliser notre cerveau pour utiliser des outils, travailler en groupe et appréhender le langage. Un cerveau devenu si puissant qu’il définit même notre espèce. La course à pied n’était plus un outil indispensable à notre survie. Depuis la révolution industrielle, les tâches les plus complexes et énergivores ont été automatisées entraînant une diminution de la pénibilité et une augmentation des ressources en énergie. C’est en partie ce qui explique l’avènement de la course à pied comme manière de dépenser cette énergie. Depuis l’impulsion des pionniers dans les années 60-70, la course à pied s’est progressivement démocratisée. En 1967, Kathrine Switzer devient la première femme à courir un marathon, à Boston. C’est une activité physique populaire à l'international en raison de sa facilité d’accès et de son faible coût.

En France, 41% des coureurs sont des femmes et 59% sont des hommes. Selon des enquêtes récentes, 80% des coureurs s’adonnent à cette pratique pour préserver leur santé et leur bien être mental, 60% pour dépasser leurs limites, 30% pour l’aspect social (partager un bon moment entre amis, faire des rencontres) et 10% pour décompresser et stimuler leur créativité. Quelque soit la raison qui les motive, 95% des pratiquants affirment que la course à pied à un impact positif dans leur vie quotidienne, tant sur le plan personnel que professionnel. Aujourd’hui, nous ne courrons plus pour survivre. Nous vivons dans une civilisation intellectuelle façonnée par nos prouesses technologiques.

La course à pied est devenue un phénomène sociétal et un marché en pleine expansion. Le nombre de coureurs est passé de 6 millions en 2000 à plus de 16,5 millions aujourd’hui avec un budget moyen de 784€/an. 87% des coureurs utilisent une montre GPS et 79,8%  utilisent une application mobile.

Malgré un nombre de pratiquants qui ne cesse de croître et de nombreuses technologies mises à disposition des coureurs, ces derniers manquent cruellement d’encadrement. La course à pied peut s’avérer être traumatisante pour l’organisme si elle n’est pas correctement encadrée. A chaque foulée, Les coureurs s’exposent aux contraintes mécaniques qui s’exercent sur leurs systèmes ostéo-articulaires et musculo-tendineux lors de l’impact au sol. 94% des coureurs affirment avoir déjà été blessés au moins une fois depuis qu’ils pratiquent.

Pour information, 45% des blessures surviennent suite à des entrainements inadaptés (charge, intensité), 45% en raison d’une hygiène de vie en décalage par rapport aux exigences de la pratique (sommeil, excès), 22% font suites à des problèmes de santé préexistants et 14% en raison de l’utilisation de matériel qui n’est pas adapté au profil du coureur, ou usé. La plupart des blessures peuvent être classées dans la catégorie des blessures de «surutilisation». Elles se produisent lorsque le corps n’est plus capable de s’adapter à la contrainte..

Les études scientifiques ont mis en lumière que l’activité physique influence positivement la forme physique et le bien-être psychologique. Parmi les bienfaits recensés, se trouvent la réduction de l'obésité, du diabète, des maladies cardio-respiratoires du syndrome métabolique, du cancer et de nombreuses autres maladies chroniques.

D’un point de vue «Santé Publique», la course à pied peut être considérée comme un «médicament rentable» qui améliore l’état de santé et allonge l’espérance de vie. Un grand nombre de maladies que nous contractons viennent de cette contradiction entre la vie que nous menons et les caractéristiques biologiques dont nous avons hérité. Si nous ignorons notre héritage, alors nous nous exposons à des conséquences sanitaires.

Alors… en attendant le prochain article, sortez dehors, levez la tête et soyez «Homo-Cursor».

 


Sources

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